La Doctrine Réformée des Sacrements – Jorge Ruiz Ortiz

On peut dire que la foi réformée se trouve aujourd’hui, contrairement à ce qui se passait il y a seulement quelques décennies, dans une époque d’acceptation croissante au sein du monde évangélique. Elle est valorisée avant tout pour son caractère biblique et théocentrique, pour la cohérence de son système théologique, ainsi que, nous le croyons, pour la solidité des plus grands représentants de cette tradition. Calvin ou les Puritains ont, dans une large mesure, cessé d’être vilipendés pour occuper une place d’honneur parmi la galerie des plus grands théologiens du christianisme. Après des années de patiente exposition, il a été possible de dépouiller les objections et les préjugés autour de doctrines telles que la prédestination, en montrant qu’elle n’est pas contraire à l’évangélisation, qu’elle ne favorise pas la vantardise et l’orgueil du croyant parce qu’il peut se dire élu, tout comme elle ne le met pas dans une situation de suffisance et de négligence devant les devoirs de la vie chrétienne et les bonnes œuvres.

On peut dire que tout cela, dans une large mesure, a été réussi. Mais il reste encore beaucoup à faire. Il y a des domaines capitaux de la foi réformée qui restent inconnus, sinon ignorés, parce qu’en fait ils entrent en collision avec la tradition théologique et ecclésiale dans laquelle le monde évangélique est le plus souvent installé depuis des générations. Et parmi ces domaines, l’un des principaux concerne la doctrine des sacrements.

Un bon indicateur de l’attitude évangélique actuelle dans ce domaine est la réticence même à utiliser le mot de sacrement. Souvent, pour éviter son emploi, d’autres termes sont utilisés tels qu’« ordonnances » ou « symboles », parce qu’implicitement ou explicitement il existe la perception (erronée) selon laquelle parler de « sacrement » sonnerait davantage comme « catholique ». On peut dire que la compréhension commune parmi les évangéliques est celle du sacrement comme acte de profession de foi. Dans le baptême, le croyant témoigne d’avoir cru en Jésus Christ et le passage de l’ancienne à la nouvelle vie (conversion) serait symbolisé par l’immersion dans l’eau. Dans le cas de la Cène, elle commémore le sacrifice du Christ, en celui qui croit, par les symboles du pain et du vin. De cette façon, dans le baptême ou la Sainte Cène, rien ne se produirait ou ne s’ajouterait à l’expérience spirituelle préalable du croyant. Par conséquent, la foi des croyants peut être considérée comme l’élément principal de la participation au sacrement, puisque la relation des éléments (eau, pain, vin) avec le Christ est simplement symbolique. De cette façon, en fin de compte, le sacrement peut aussi être considéré comme une célébration de la foi des croyants, ou du fait qu’ils croient.

Il faut dire que la doctrine réformée des sacrements contraste, comme nous le verrons, avec cette conception évangélique habituelle. Cependant, elle a un point commun avec elle : le rejet de la doctrine romaniste selon laquelle l’efficacité des sacrements réside et est conférée par la vertu même du sacrement, c’est-à-dire l’ex opere operato. Ce rejet est explicite dans la Confession de Westminster 27.3 :

« La grâce présentée dans ou par les sacrements droitement administrées n’est pas conférée par quelque pouvoir qu’ils auraient en eux-mêmes ».

Implicitement, la Confession de Westminster 27:5 la rejette aussi en assimilant l’efficacité des sacrements de l’Ancien Testament à celle de ceux du Nouveau Testament (en ce qui concerne l’Ancien Testament, la théologie romaniste parle plutôt d’efficacité ex opere operantis, c’est-à-dire, en vertu de la disposition de celui qui reçoit le sacrement) :

« En ce qui concerne les réalités spirituelles qu’ils signifiaient et représentaient, les sacrements de l’Ancien Testaments ne différaient pas, quant à la substance, de ceux du Nouveau ».

C’est ici le point d’accord entre la doctrine réformée et la doctrine évangélique plus large au sujet des sacrements. Cependant, sur un plan plus fondamental il existe une grande différence, laquelle, à coup sûr, traite également de la vertu ou de l’efficacité du sacrement : il s’agit de l’affirmation réformée selon laquelle le sacrement n’est pas une cérémonie vaine ou vide, dépourvue de toute efficacité spirituelle.

Cette affirmation se trouve déjà dans la Confession de foi de La Rochelle, écrite par Calvin lui-même et adoptée en 1559 comme confession des Églises réformées de France. À l’article 34, il est dit :

« Nous croyons que les Sacrements sont des signes extérieurs au moyen desquels Dieu agit par la puissance de son Esprit, afin de nous y rien représenter en vain. »

La Confession belge (1561) insiste sur ce point. L’article 33, qui porte sur les sacrements en général, stipule ce qui suit :

« Les signes donc ne sont pas vains et vides pour nous tromper et décevoir; car ils ont Jésus-Christ pour leur vérité, sans lequel ils ne seraient rien. »

Peu après, à l’article 35, sur la Cène, elle ajoute :

« Or c’est une chose assurée que Jésus-Christ ne nous a pas recommandé ses Sacrements pour néant: partant il fait en nous tout ce qu’il nous représente par ces signes sacrés. »

Cette déclaration de la confession belge est importante, car elle établit en quoi consiste l’efficacité : les sacrements produisent ce qu’ils signifient eux-mêmes. Encore une fois, cela ne signifie pas l’ex opere operato romanista, puisque toutes les confessions réformées font dépendre l’efficacité du sacrement de l’action de l’Esprit Saint. Ainsi, la Confession belge, art. 33, affirme :

« Car ce sont signes et sceaux visibles de la chose intérieure et invisible, moyennant lesquels Dieu opère en nous par la vertu du Saint- Esprit. »

Ou, toujours la `confession de Westminster 27.3 :

« La grâce présentée dans ou par les sacrements droitement administrées n’est pas conférée par quelque pouvoir qu’ils auraient en eux-mêmes (…) mais de l’action de l’Esprit. »

Ainsi, il continue d’être affirmé que, par la puissance de l’Esprit dans l’âme du croyant, les sacrements œuvrent ce qu’ils signifient. C’est cette même conviction concernant le sacrement que la Confession de Westminster 27:2 enseigne lorsqu’elle affirme :

« En tout sacrement, il y a une relation spirituelle, ou union sacramentelle, entre le signe et la réalité signifiée, de sorte qu’il arrive que les noms et effets de celle-ci sont attribués à celui-là ».

La base biblique qui sous-tend cet article – laissant de côté ce qui fait référence à la circoncision – se réfère précisément au Baptême et à la Sainte Cène  :

Matthieu 26:26-27 : « Pendant qu’ils mangeaient, Jésus prit du pain; et, après avoir rendu grâces, il le rompit, et le donna aux disciples, en disant: Prenez, mangez, ceci est mon corps. Il prit ensuite une coupe; et, après avoir rendu grâces, il la leur donna, en disant: Buvez-en tous ».

Tite 3:5 : « il nous a sauvés, non à cause des oeuvres de justice que nous aurions faites, mais selon sa miséricorde, par le baptême de la régénération et le renouvellement du Saint-Esprit ».

Nous croyons donc qu’il est tout à fait juste de dire que la conception de la Réforme sur ce point est celle du « réalisme sacramentel ». Elle reprend l’union existante entre le signe (pain, vin, eau) et sa signification, d’une part, ainsi qu’entre ce dernier et ce que le sacrement opère chez le croyant, d’autre part. La première union correspond à la définition du sacrement comme « signe » et la seconde comme « sceau » donnée dans la Confession de Westminster 27:1 (cf. Romains 4:11). Il en est ainsi parce qu’en fin de compte, le sacrement n’est pas séparé ou divisé du Christ, mais Il en est la substance, comme l’affirme la Confession belge 33 :

« car ils ont Jésus-Christ pour leur vérité, sans lequel ils ne seraient rien ».

Ce réalisme sacramentel se retrouve aussi dans le Catéchisme de Heidelberg exprimé de façon claire par la formule « aussi certainement (ou « aussi vrai »)… que… » :

Question 69 : « Parce que Jésus-Christ a institué ce bain extérieur et y a joint la promesse, que par son Sang et par son Esprit, je suis lavé de l’impureté de mon âme, c’est-à- dire, de tous mes péchés, aussi certainement que je suis lavé extérieurement par l’eau, qui sert d’ordinaire à enlever la saleté du corps. »

Question 75 : « (…) aussi vrai que je reçois de la main du ministre et que corporellement je mange le pain et bois la coupe du Seigneur qui me sont donnés comme signes certains du corps et du sang de Christ, aussi vrai lui-même nourrit et désaltère mon âme pour la vie éternelle par son corps crucifié et son sang répandu »

Ainsi, il est évident que le sacrement ne représente pas seulement la profession de foi du croyant au moment de sa participation, bien qu’elle soit également envisagée – cf. Westminster Confession 27:1 : « Les sacrements sont des signes et des sceaux sacrés de l’alliance de la grâce (…) et engager solennellement les membres de l’Église au service de Dieu en Christ, selon sa Parole ». En plus de cela, l’élément principal et fondamental du sacrement serait son caractère de promesse divine à ceux qui font partie de l’Église.

Le sacrement a donc, selon la Réforme, un rôle fondamental pour « affermir » (Westminster 27,1), « nourrir et sustenter » (Confession belge 35) la foi du croyant. En d’autres termes, c’est un « moyen de grâce » pour leur croissance spirituelle et la jouissance du salut en Christ. Pour la Réforme, donc, la spiritualité des croyants n’est pas conçue en dehors des sacrements, ni de la Parole de Dieu, comme la Parole et les sacrements ne sont pas conçus en dehors du ministère des pasteurs dûment appelés et ordonnés dans l’Église visible.

Article original ici : https://westminsterhoy.wordpress.com/2010/07/20/la-doctrina-reformada-de-los-sacramentos/

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