La tour de l’ancienne église Saint-Martin de Pau, place de la déportation.

Introduction

La ville de Pau, capitale de notre cher Béarn, attire chaque année de nombreux touristes venus du monde entier – deux millions en 2017 dont la moitié venant du pays voisin : l’Espagne. [1]

Parmi ces millions de touristes annuels la grande majorité d’entre eux passera obligatoirement, lors de son séjour – fût-il de quelques heures seulement -, par le quartier historique de la ville, le vieux Pau comme on l’appelle par ici. Ce quartier est un véritable concentré d’Histoire. D’ailleurs parmi la population locale, ils sont également nombreux ceux qui, régulièrement au cours de l’année, s’adonnent à des promenades, des repas et des sorties dans ce beau quartier.

Ces faits interpellent : ils nous font contempler le paradoxe d’une société post-moderne qui, bien qu’ayant en horreur son passé et tout ce qui touche à son Histoire, demeure attachée à ses symboles et ses vestiges comme autant de réflexes salutaires prévenant d’une rupture létale avec cette dernière.

La société béarnaise n’a pas échappé aux ravages du post-modernisme. L’Histoire de notre région n’est plus guère étudiée, même dans nos écoles, nos collèges, nos lycées et pire encore, nos églises. En tant que béarnais ce constat me parait désolant. Mais en tant que réformé-béarnais il m’apparait alarmant.

En effet, quoi de plus destructeur pour la foi chrétienne que la négation de l’Histoire ou le désintérêt vis-à-vis de celle-ci ? Le christianisme est la religion de l’Histoire. Pour s’en convaincre il suffit de considérer qu’il est structuré autour :

  1. d’une création historique ;
  2. d’une chute historique ;
  3. d’une rédemption historique ;
  4. d’une eschatologie historique.

Toute notre foi repose sur des actes divins réalisés (ou bientôt réalisés) dans l’Histoire et dans le temps.

Et qu’est-ce que l’Histoire, finalement, sinon l’étude de la Providence Divine ? Ou du moins, de ce que l’on peut en saisir. Cette Providence, selon les termes même de notre Confession de Foi manifeste, conjointement avec la lumière naturelle et la création, « la bonté, la sagesse et la puissance de Dieu jusqu’à rendre les hommes inexcusables » (Confession de Foi de Westminster 1.1). [2]

Il y a dans cette aversion pour l’Histoire, si typique de notre temps, plus que le simple jeu des psychologies humaines, fussent-elles comme elles sont : entièrement corrompues par le péché. Aux plus sophistiqués des raisonnements humains se joint l’influence des armées démoniaques et du prince de la puissance de l’air. Aussi ne nous faut-il pas être dupe. Cette aversion de l’Histoire vise en réalité deux buts : 1) réduire à néant les fondements de la foi chrétienne et 2) tenter désespérément de faire échapper les êtres humains déchus à la révélation que Dieu donne de Lui-même dans la Providence et dans l’Histoire.

Mais revenons un instant à notre touriste, ou à notre palois, lors de son parcours dans le quartier historique de la ville. Au cours de sa promenade il se trouvera bientôt en face du majestueux Château de Pau, attraction phare de la ville. Et alors qu’il sortira son appareil photo pour immortaliser l’instant il ne saura probablement jamais que derrière lui, sur la place sur laquelle il se tient – la Place de la Déportation – trône fièrement une tour qui semble dater d’un autre âge mais dont la signification historique est peut-être plus notable encore que celle du Château.

Cette tour est aujourd’hui tout ce qu’il nous reste de l’ancienne église Saint Martin de Pau ; église qui, quelques cinq cent ans auparavant avait été le théâtre de l’un des évènements les plus marquants et les plus nobles de notre Béarn : le début de sa Réformation.

C’est cette Histoire que je me propose de raconter brièvement dans cette série d’articles. Histoire chère à mon cœur de réformé et de béarnais.

Cette série sera composée de trois articles : le premier, servant à introduire le sujet, relatera l’Histoire du Béarn du IXème au XVIème siècle ; le second, article principal de la présente série, relatera l’instauration de la Réforme en Béarn ; le troisième article, en guise de conclusion, relatera l’après-annexion du Béarn par le Royaume de France et ses répercussions sur l’Église Réformée.

UNE VICOMTÉ HÉRÉDITAIRE : LE BÉARN DU IXème AU XVIème SIÈCLES

Le Béarn voit le jour en tant qu’entité politique indépendante au IXème siècle. En effet, c’est en 866 qu’il devient une vicomté héréditaire.

Les Centulle

La première des dynasties de la toute récente vicomté est celle des Centulle. Sous leur contrôle la terre de Béarn va connaître une relative prospérité. Cependant la jeune vicomté va très vite devenir vassalité des Ducs d’Aquitaine avant de s’en affranchir en 1070. La Vassalité est l’une des constantes de la vie béarnaise jusqu’au XIVème siècle. C’est à cette dynastie qu’appartiendra le célèbre Gaston IV dit « le Croisé » qui fût le premier chrétien à entrer en terre promise lors de la première croisade.

Les Gabarrets

Après la dynastie des Centulle vint la dynastie des Gabarrets pour un règne extrêmement court (1147-1173). Durant leur règne l’assemblée béarnaise placera Gaston V sous la tutelle de Raimond-Bérenger IV de Barcelone. C’est ainsi que la vicomté de Béarn devient alors vassalité des rois d’Aragon.

Les Moncades

Puis ce fut au tour de la dynastie des Moncades (1173-1290) de régner sur le Béarn. C’est précisément sous cette dynastie – au XIIème siècle – que le Béarn gagnera ses frontières presque définitives.
C’est sous cette dynastie également que, suite à la défaite de la bataille de Muret, la vicomté béarnaise décidera de prendre ses distances et d’abandonner la couronne aragonnaise pour devenir vassalité de la couronne anglaise.

Gaston VII prendra la décision de marier sa fille à la maison de Foix ce qui, bien sûr, aura pour vertu d’unifier les deux maisons mais aussi de créer une immense tension : en effet, la maison de Béarn était alors vassalité de la couronne anglaise tandis que la maison de Foix, était, elle, vassalité des rois de France.

Les Foix-Béarn

C’est ainsi qu’à l’aube de la guerre de cent ans commencera la règne de la dynastie des Foix-Béarn (1290-1398).

L’un des ses héritiers, Gaston III dit « Fébus », va alors former le projet d’une nouvelle politique audacieuse mais pourtant dans la droite lignée des longues périodes d’autonomie connues par les béarnais : faire du Béarn un état souverain et neutre.
En pleine guerre de cent ans et au moyen d’une politique extrêmement habile, Gaston Fébus va peu à peu prendre ses distances tant avec le roi de France qu’avec le roi d’Angleterre. Le 25 décembre 1347 il ira même jusqu’à déclarer à un émissaire de Philippe VI que le Béarn était une terre qu’il tenait de Dieu, et de nul autre. Déclaration qu’il mettra par écrit dans l’acte d’indépendance de 1347 :

Comme Monseigneur le Comte se trouve en sa terre de Béarn, terre qu’il tient de Dieu et de nul homme d’où il ne découle pour lui aucune obligation si ce n’est de faire ce que bon lui semble, la requête présentée à propos des conventions, alliances et accords conclus entre les rois de France et de Castille n’a aucune valeur. [3]

— Gaston III Fébus, extrait (trad. de l’occitan)

Les rois de France et d’Angleterre finiront par se résigner à obtenir les hommages du vicomte de Béarn. Le Béarn devient alors, de facto, une principauté souveraine. [4]
Les vicomtes abandonnent le titre de « vicomte » pour se désigner eux-mêmes comme « seigneurs du pays souverain de Béarn ».

Gaston Fébus meurt sans héritier en 1391. La principauté revient alors à la Maison de Grailly. C’est aussi à ce moment là que sont créés les États de Béarn (constitués des anciens états provinciaux) avec leur double chambre : le Grand-Corps (chambre du clergé et de la noblesse) et le Second-Corps (chambre des tiers états). Ils siègent pour la première fois une semaine après le décès de Gaston Fébus, le 8 août 1391.

Gaston IV de la maison de Grailly épouse l’infante Éléonore de Navarre en 1434 et devient prince héritier du Royaume de Navarre.
Son petit-fils, François Fébus, est couronné roi de Navarre en 1479 à Pampelune de l’autre côté des Pyrénées. Ce mariage est l’occasion de la naissance d’un nouvel état Béarn-Navarre.

Cependant, en raison de la conquête du Sud-Ouest par les rois de France et de la politique d’unification de la péninsule ibérique par les « rois très catholiques » ce nouvel état se révèle vite très inconfortable pour les béarnais soucieux de conserver leur neutralité. [5]

Dans une telle situation les béarnais seront pourtant bien obligés de faire un choix : en 1483 les États de Béarn se réunissent et somment Catherine de Foix, sœur et héritière de François Fébus, d’épouser Jean d’Albret. Le Béarn rallie ainsi la cause de la couronne de France mais sauvegarde son indépendance.

Les rois de Béarn perdent alors une grande partie du territoire de Navarre pour ne conserver que la Basse-Navarre au prix d’un effort de guerre franco-béarnais mené en 1513.

1517 est une date fatidique dans l’Histoire de la Réforme Protestante. Le 31 octobre de cette même année, un jeune moine allemand nommé Martin Luther allait déclencher un incendie qui devait, pour toujours, diviser l’Europe et distinguer l’Église du Christ de l’église de l’antéchrist.

C’est aussi durant cette année charnière de l’Histoire qu’un dénommé Henri d’Albret, fils de Catherine et Jean, allait succéder à sa mère sur le trône de Navarre. Il règnera sous le nom d’Henri II de Navarre.

Henri et Marguerite, les précurseurs

Henri II sera fait prisonnier lors de la bataille de Pavie. Là, il tiendra compagnie au roi de France : François Ier. Le 27 février 1527 il épouse la sœur du roi de France : Marguerite d’Angoulême, mieux connue sous le nom de « Marguerite de Navarre ».

Leur règne constitue l’un des tournants de l’Histoire du Béarn et le début de sa Réformation. Ensemble, ils vont réorganiser la vie du pays.

Tout d’abord, il y a les réformes étatiques qui sont l’œuvre d’Henri :

  •  il rénove les fors [6] en publiant Les Fors et Costumas de Béarn en 1551.
  •  il crée le Conseil Souverain de Béarn qui succède à la Cour Majour et constitue la cour souveraine de Béarn en 1519. [7]
  •  il crée une chambre des comptes.
  •  il construit une place forte à Navarenx entre 1542 et 1549 [8] qui jouera un rôle crucial pendant la période confessante du Béarn.
  •  il fait rénover le château de Pau afin qu’il soit transformé en un palais typique de la renaissance.

Aux œuvres certes louables d’Henri, vient s’ajouter l’esprit doux et paisible de Marguerite et le vent de Réforme qu’elle commença à faire souffler sur le pays. Marguerite reçut dans sa jeunesse une éducation humaniste [9] et, très vite, elle s’adonne à l’étude et la lecture de l’Écriture Sainte. Mais c’est dans le giron du bien célèbre « cercle évangélique de Meaux », et de l’évêque Briçonnet particulièrement, qu’elle se sensibilisera au besoin de réformes dans l’Église. Ce temps fût pour elle celui de la préparation aux idées nouvelles de la Réforme.

Femme d’influence auprès de son frère le roi, elle remportera plusieurs victoires notables : c’est sur ses instances que François fera instituer une chaire d’hébreu et de grec, les premières du collège de France. C’est aussi sur ses instances qu’il ordonnera le rappel de tous les « évangéliques » proscrits.

Son duché, celui d’Alençon, devient un petit quartier général des idées nouvelles, si bien qu’on le surnomme « La petite Allemagne ».

En 1531 elle publie Le Miroir de l’âme pécheresse et y professe ouvertement des idées Protestantes (autorité de l’Écriture seule, inutilité des œuvres etc.). La Sorbonne perçoit le danger que représente un tel ouvrage et en octobre de la même année elle en interdit la lecture. Il faudra une fois encore l’intervention directe de son frère, le roi, pour que la sanction soit levée.

Pendant ce temps Marguerite caresse secrètement un rêve : celui de permettre une rencontre entre son frère et Philippe Mélanchton.
Oui mais voilà, nous sommes en 1534, et déjà éclate l’affaire des « placards » qui vient brutalement terrasser ce noble projet.

Devant tout le brouhaha suscité par cette affaire Marguerite préfère se replier dans son château de Nérac où, durant un temps, elle héberge le célèbre Clément Marot. Il semble aussi que le grand réformateur Français – Jean Calvin – y ait séjourné environ à la même époque.

Mais Marguerite, l’âme mystique, demeure insensible aux œuvres de Jean Calvin dont l’intellectualisme tranche avec les profondeurs de son être. À partir de 1545 elle n’aura d’ailleurs plus de contact avec lui.

La fin de sa vie n’est certainement pas un long fleuve tranquille : les relations avec son frère s’obscurcissent, ses tentatives pour récupérer ses territoires au sud des Pyrénées échouent, elle perd en pouvoir et en influence… Avant de mourir, seule, le 21 décembre 1549 d’une inflammation des poumons. Son mari arrive malheureusement trop tard pour être à ses côtés. Le 10 février 1550 elle est enterrée à la cathédrale de Lescar.

Finalement, bien que Marguerite n’adhéra jamais vraiment à la Réforme et bien que son implication dans les affaires du Béarn fût relativement limitée, la brèche était faite pour le peuple béarnais. La semence tombée en terre ne tarderait pas à produire son bon fruit. Bientôt le Soleil de Justice se lèverait sur ce bout de territoire qu’Henri aimait à nommer « un poux entre deux singes ». [10]

Un nouvel espoir

En effet, ce que Marguerite n’avait pas su faire, pour x raisons, la Providence l’avait réservé à une autre : celle qui ferait de ces paroles de l’Agneau – « jusqu’à la mort » (Ap. 2:10) – la devise de son royaume ; celle dont la foi n’eut jamais d’égale que la piété ; celle dont la mémoire devait être éternelle et rester à jamais la reine du Béarn Réformé : Jeanne d’Albret, la propre fille d’Henri et de Marguerite.

Pour lire la suite : Partie 2 / Partie 3

[1] https://www.larepubliquedespyrenees.fr/2018/06/01/deux-millions-de-touristes-en-2017-dans-l-agglomeration-de-pau,2355654.php
[2] Confession de Foi de Westminster 1:1, Quel est le but principal de la vie de l’homme ? Les textes de Westminster, Éditions Kerygma, 1983, pp.1
[3] Chantal de Saulnier, « Gaston Fébus : de la violence contrôlée à la folie meurtrière », dans La violence dans le monde médiéval : actes du 19e colloque du Centre universitaire d’études et de recherches médiévales d’Aix (Aix-en-Provence, mars 1994), Aix-en-Provence, Centre universitaire d’études et de recherches médiévales d’Aix, coll. « Senefiance » (no 36), 1994, 1re éd., 1 vol., pp. 597, 21 cm
[4] Pierre Tucoo-Chala, Petite histoire du Béarn (du Moyen-Âge au xxe siècle), Princi Negue, pp. 21
[5] Item. pp.24
[6] Les fors béarnais sont directement inspirés par les « fueros » espagnols. Cf.Pierre Tucoo-Chala,Petite histoire du Béarn (du Moyen-Âge au xxe siècle), Princi Negue, pp. 29
[7] Item. pp. 79.
[8] Item. pp. 80
[9] La plupart des informations ont été recueillis dans ce bref article : Marguerite, Renée, Vittoria… Et les autres : des femmes de haut rang pendant la Réforme – Isabelle Olekhnovitch
http://flte.fr/wp-content/uploads/2015/08/FR7-Femmes_de_haut_rang.pdf
[10] La Vicomté de Béarn et le problème de sa souveraineté (des origines à 1620), Pierre Tucco- Chala, Éditions des Régionalismes, pp. 102
Les singes en question sont l’Espagne et la France.

3 réflexions sur “Histoire de la Réformation du Béarn – Première partie

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