La tour de l’ancienne église Saint-Martin de Pau, place de la déportation.

Si vous n’avez pas lu le premier article, faites-le ! Partie 1

LA NAISSANCE D’UNE SOUVERAINETÉ RÉFORMÉE : LE BÉARN ENTRE 1560 ET 1571

Un établissement progressif: 1560-1566

Comme dans de nombreux états, la Réforme va s’installer en Béarn par le biais de son souverain, en l’occurrence sa souveraine, Jeanne d’Albret.

Très tôt Jeanne se montre prête à tenir tête aux plus grands lorsque le jeu lui semble en valoir la chandelle : alors qu’elle n’a que douze ans (1541) elle fera échouer le plan de mariage mis en place par son oncle, François Ier, roi de France. Bien qu’elle soit poussée jusqu’à l’autel elle refusera de consommer son mariage et accumulera les preuves qui lui permettront, en 1545, d’obtenir gain de cause : l’annulation de son mariage. [11]

Le 20 octobre 1548 elle épouse Antoine de Bourbon « premier prince de sang ». [12]

En 1555 elle succède à son père sur le trône de Navarre.

Sur les traces de sa mère elle est dans un premier temps réticente à prendre ses distances avec l’Église Romaine. Elle veille à ne pas manifester trop ouvertement sa sympathie pour les idées Réformées.

Cependant les choses vont rapidement évoluer. En août 1560 la Reine reçoit chez elle à Nérac, Théodore de Bèze, collègue et futur successeur de Jean Calvin à Genève. Il est fort possible que sa visite ait énormément joué dans la cheminement spirituel de Jeanne d’Albret. [13] En effet, à peine quatre mois plus tard, le 25 décembre 1560 elle rompt officiellement avec le catholicisme romain en communiant sous les deux espèces dans l’église Saint-Martin de Pau.

C’est le début de l’instauration progressive de la Religion Réformée en terres béarnaises.

La mesure suivante prise par la Reine en juillet 1561 consiste à établir un « simultaneum » en six articles permettant la pratique des deux cultes – Catholique Romain et Réformé – par l’ordonnance de Nérac.

Ces articles établissent aussi des limites à la quête et imposent aux béarnais de jurer par le nom du « Diu biban » [Dieu vivant] et non plus sur la Bible. [14]
La même année au mois de juillet, à la demande des jurats d’Orthez, le lieutenant général prend une ordonnance « sur la police de la religion et des ministres » fixant les heures des cultes, interdisant les troubles mutuels, les insultes et injures, ainsi que de se rendre en armes aux assemblées.

Ce n’est cependant qu’à partir de 1562, l’année de la mort de son mari qui avait emprunté une voie opposée à la sienne, que la reine Jeanne eut vraiment les mains libres pour entreprendre une vraie Réformation sur ses terres.

Dans sa quête d’instauration de la religion Réformée la reine Jeanne se tourne alors activement vers Genève.

En mars 1563 Jean Reymond-Merlin est envoyé par Jean Calvin lui-même. Il devient le premier réformateur du Béarn.
Le 20 septembre 1563 J. Reymond-Merlin rassemble le premier synode national des églises Réformées du Béarn. Jusqu’alors, les églises béarnaises étaient membres du synode provincial français de Basse-Guyenne créé en 1561. [15] Il divise le pays en cinq grands colloques, rédige une « Discipline ecclésiastique des églises réformées du Béarn » dans laquelle il est aussi question d’interdire aux fidèles les festivités traditionnelles et papistes [16], ainsi qu’un catéchisme « extrait de celui de Genève ». Il fait aussi instituer un collège par le Synode.

Jeanne d’Albret donne l’ordre de vider plusieurs églises afin de les consacrer au culte Réformé, parmi elles figure la majestueuse cathédrale de Lescar.

Néanmoins le 29 septembre 1563 le pape lance un monitoire contre la reine Jeanne. Il l’excommunie et la menace de lui confisquer ses terres. Elle est contrainte de calmer le jeu et de freiner ses élans de Réformation, craignant une intervention extérieure. Le 2 février 1564 Merlin est renvoyé à Genève. Jeanne d’Albret fait alors venir un réformateur plus modéré : Jean-Baptiste Morély.

Cette situation ne va cependant guère durer comme l’explique le professeur P. Chareyre :

Le durcissement de la situation française à la veille de la seconde guerre de religion et la brouille survenue entre la reine et ses nouveaux serviteurs mettra un terme à cette autre voie de la Réforme qui sera définitivement rejetée au profit du modèle élaboré en Suisse. [17]

La processus de Réformation reprend alors ses droits en Béarn. Et cette fois, Jeanne d’Albret décide de ne pas faire dans le détail. Nous citons encore le professeur P. Chareyre :

Une nouvelle ordonnance prise à Paris en juillet 1566, juste avant le départ de la reine pour le Béarn, contient en 22 articles une série de mesures classiques destinées à « l’entière repurgation de l’idolâtrie romaine »: les pasteurs peuvent prêcher partout ; les processions publiques sont interdites (croix et bannières sont autorisées seulement dans les églises et les cloîtres) ; il n’y aura pas de prédicateurs catholiques, interdiction est faite au clergé catholique de retourner dans les lieux d’où le culte catholique a été banni; plus d’enterrements dans les églises; les quêtes par les moines sont interdites; les pasteurs payés 300 L par mois (240 pour les célibataires) sont autorisés à prêcher partout, et il est interdit de les en empêcher.

Fait nouveau, ces ordonnances contiennent une série de mesures morales : réglementation des danses publiques, interdiction des jeux de cartes et de dés, bannissement des ‘femmes publiques’, et des dispositions concernant le règlement de la pauvreté : attribution à la caisse des pauvres des revenus des bénéfices ecclésiastiques vacants, expulsion des mendiants valides et des mendiants étrangers.

Le collège est transformé en académie par lettres patentes du 19 juillet 1566. C’est le troisième établissement de ce type fondé en Europe, après Genève et Nîmes. Elle a pour but de former les élites administratives et religieuses de la souveraineté et même au- delà. [18]

Ces ordonnances rapprochent bien évidemment le Béarn de son modèle Genevois.

Les choses en sont là lorsque débarque en Béarn, à la demande de la reine, le dernier survivant du « Trépied de Genève » : l’incomparable Pierre Viret. C’est à lui que la reine confie la mission de parachever la Réformation du pays.

Le cas Pierre Viret : 1566-1571

Il nous faut donc dans cet article nous arrêter un moment sur le cas de Pierre Viret ; et ce, pour au moins deux raisons :

La première d’entre elles est que la suite et l’achèvement de la Réformation en Béarn sont intrinsèquement liés à sa personne ;

La seconde est qu’il convient de corriger, à la lumière de découvertes récentes, certaines informations erronées le concernant. En effet, il est de notoriété publique que le réformateur de Lausanne passa les quatre dernières années de sa vie en Béarn. Mais, comme le dit très justement Louis Latourette :

Jusqu’ici, cette dernière partie de sa biographie n’avait pu être, faute de documents suffisants, que fort incomplètement établie. Lacunes et erreurs abondaient. Quelques- unes des premières peuvent être comblées aujourd’hui, et on peut corriger beaucoup des secondes, grâce à de précieuses découvertes, celle, par exemple, en 1922, d’un manuscrit des Actes des Synodes du Béarn, et grâce à de savantes publications récentes des érudits locaux. L’objet de cette étude est de présenter certains de ces documents nouveaux pour projeter la lumière de vérité sur deux obscures légendes communément admises, répandues même par des historiens, mais également fausses. Selon la première, Viret aurait vécu ses quatre dernières années (de 1567 à 1571) et il serait mort dans la petite ville d’Orthez, alors capitale désaffectée du Béarn. Selon la seconde, il aurait surtout exercé à l’Académie protestante de cette ville un emploi de professeur de théologie . [19]

En effet, que Pierre Viret n’ait pas résidé à Orthez, cela apparait clairement par l’article 70 des Actes du Synode de 1567 :

Sur ce qui a été proposé qu’il serait bon que M. Viret réside au lieu du collège (à Orthez) pour donner bruit [réputation] au collège et pour y lire, le dit Viret a remontré sa vocation et l’occasion de son transfert par deçà, se soumettant à cette Compagnie pour être employé où on verra être nécessaire. Sur quoi a été ordonné, sous le bon plaisir de la Reine, que sa résidence sera à Pau comme par ci-devant et sera nommé supernuméraire suivant la Reine, selon que sa santé et commodité le pourra porter. [20]

Si ce texte réfute la possibilité d’une résidence du réformateur à Orthez, il nous donne à comprendre, cependant, que l’idée d’un Viret professeur à l’académie n’est pas sortie de nulle part. Il a dû, comme il apparaît dans l’article ci-dessus, en être question à un moment donné.

Ajoutons à cet élément, presque décisif en soi, que nous possédons des registres contenant les noms de tous les enseignants du collège, devenu par la suite académie, et que celui du réformateur lausannois n’y figure pas. [21]

Nous pouvons être également certain que Pierre Viret occupa sa résidence paloise jusqu’à sa mort survenue durant les derniers jours de février 1571 ou durant les premiers jours du mois suivant. Dans une délibération du Conseil ecclésiastique de Pau en date du 8 mai 1571 il est dit que le pasteur Saule, son successeur, prendra place « à même conditions et traitements » que Pierre Viret et qu’il sera « accommodé au logis que tenait le dit sieur de Viret ». [22]

Autre preuve s’il était nécessaire, c’est à Pau que sa femme – désormais veuve – Sebastienne de Laharpe continua d’habiter. À nouveau c’est une déclaration du Conseil ecclésiastique en date du 28 novembre 1571 qui nous en informe :

Que sur la requête de Sebastienne de Laharpe, veuve de feu M. Viret, ministre de la parole de Dieu, a été attesté que ladite Laharpe sera couchée sur l’état des veuves des ministres et payée de ses gages, tant pour le passé que pour l’avenir. [23]

Cette découverte permet aussi de corriger une autre légende, moins populaire, voulant que Sebastienne de Laharpe ait dû regagner Genève dans la plus absolue pauvreté afin d’y être secourue par les autorités de cette ville.

Ces informations sont historiquement précieuses. Elles permettent d’écarter définitivement des ragots trop souvent propagés. Mais elles ne permettent pas, per se, d’établir quel fut exactement le rôle qu’occupa Pierre Viret en Béarn.

Son rôle fut sans doute bien plus important que, ce que de mémoire de béarnais, on voulut bien admettre.

Louis Latourette décrit le rôle de Pierre Viret comme ayant été « le conseiller et le guide de la souveraine dans sa volonté d’instituer le Protestantisme en ses États. Il fut l’organisateur de l’Église […] il en régla la législation, il en surveilla minutieusement le détail d’administration ». [24]

À ce titre il est notable que Pierre Viret fût, dès son arrivée, élu modérateur du Synode national en avril 1567. Et, plus impressionnant encore, contre le règlement même des synodes béarnais qui ne permettaient pas à un modérateur d’exercer son office deux années consécutivement, il occupa ce rôle pendant ses quatre années en Béarn (!).

Sa captivité en 1569 – en tant qu’otage principal – par les troupes de Charles IX est un autre fait marquant de son séjour à Pau. En effet, le roi de France profita de l’absence de la reine (qui était alors à La Rochelle) pour tenter d’annexer le Béarn et y rétablir le culte Catholique Romain. Mais depuis La Rochelle la reine organise la contre offensive en s’appuyant sur la place forte de Navarrenx, construite par son père, et demeurée imprenable. La contre-attaque est violente, mais victorieuse : l’armée de secours emmenée par Montgoméry force les troupes royales au repli. Le Béarn est libéré. Pierre Viret aussi, en août de la même année.

Entrons quelque peu dans le détail de son ministère en Béarn :

  • Pierre Viret fut à la demande du Synode de 1567, l’auteur d’un Traité de la Distinction de la Juridiction Civile et Ecclésiastique. Ouvrage des plus indispensables pour le jeune État Réformé.
  • Lors du Synode de 1568 il fut consulté sur la question des excommuniés « pour en dresser quelque forme ».
  • En 1570 il fit approuver et insérer à la fin des Actes un « Règlement qui doit être observé tant envers ceux qui veulent faire profession de la vraie religion que de ceux qui, l’ayant faite, sont déchus, et de l’excommunication et de la réconciliation des Excommuniés ».
  • Il s’appliqua à retoucher et affermir la discipline des églises de Béarn.
  • Il fut membre d’une commission qui eut pour charge la rédaction d’une « forme qui doit être observée partout » concernant les mariages mixtes.
  • Il fut chargé des finances de l’Église. En effet, c’est à lui qu’incomba la tâche de payer aux pasteurs ce qui leur était dû et qu’ils n’avaient pu recevoir à cause des troubles survenus en 1569.
  • Enfin, c’est aussi sous sa gouverne que le Psautier sera pour la première fois traduit en Béarnais par Arnaud de Salette et le Nouveau Testament traduit en basque par le pasteur Liçarague. [25]

Politiquement, Pierre Viret contribua grandement à l’affermissement de la religion Réformée en Béarn. Louis Latourette, en comparant les Ordonnances de 1561 et 1566, prisent à une époque où P. Viret n’était pas encore là, avec celles prises lors de sa présence en 1568 et 1569, déclare :

Comme on sent surtout que Viret était là ! Dans la fermeté ordonnée des résolutions, dans leur accent passionné on discerne l’influence, la fougue de Viret, on distingue l’ascendant pris par lui sur la reine au cours de longues conversations. Il y a, dans ces pièces, bien des phrases où se trouve la forme si originale et si enflammée de Viret. [26]

Pierre Viret est sans aucun doute, plus que quiconque, le réformateur du Béarn. Jusqu’au jour de sa mort il aura été pour les béarnais comme pour les suisses un vaillant héraut du Seigneur. Pierre Viret fut de Lausanne à Pau, en passant par Genève, un inégalable théologien, un tendre pasteur et un infatigable réformateur.

Les Ordonnances de 1571 : le triomphe

La tentative d’invasion de 1569 avait donné des sueurs à la reine Jeanne. Mais elle avait aussi eu pour vertu de la conforter dans ses décisions. Dorénavant, et plus que jamais, le compromis était devenu impensable. En envahissant les terres de Jeanne, Charles IX pensait dompter le Béarn et le faire revenir dans le giron de l’évêque de Rome, il ne fit que précipiter la purge des ultimes vestiges de papisme qui y demeuraient. En effet, le 2 octobre 1569, les biens ecclésiastiques furent saisis et le 28 janvier 1570, l’exercice du Catholicisme Romain interdit.

Du 25 octobre au 3 novembre 1571, la reine préside les États et leur fait la promesse expresse qu’elle suivra l’exemple de Josias et d’Ezéchias. [27]

Le 26 novembre 1571, enfin, Jeanne d’Albret tient sa promesse et parachève le processus de Réformation qui durait depuis plus de dix ans en publiant en 77 articles, ses Ordonnances Ecclésiastiques et transformant ainsi le Béarn en souveraineté Réformée.

Ce texte, qui tranche par sa longueur, constitue la pièce maîtresse de la Réformation en Béarn. Il n’est pas seulement l’aboutissement de dix années de durs labeurs, mais aussi un magnifique concentré de tout ce qui fait l’excellence de la théologie et de la politique Réformée. C’est ce texte qui pendant près de cinquante ans régira la vie et la piété de la nation béarnaise.

Les Ordonnances furent rédigées en français et, peut-être, traduites en béarnais. [28] Aussi, durant tout le temps de sa souveraineté, le bilinguisme fera partie intégrante de la vie béarnaise. Il semble que le français ait été la langue de la théologie et de l’administration ecclésiastique, tandis que le béarnais faisait office de langue officielle et populaire. Il faut cependant voir à ne pas trop durcir le trait : il n’y avait pas, à proprement parler, de frontières imperméables. C’est la vie dans son entièreté qui portait le sceau du bilinguisme. Ainsi était-ce en béarnais, par exemple, que les Psaumes étaient chantés, le catéchisme appris et récité, et les prédications prononcées. [29]

En ce qui concerne la préservation de ce document, il convient de savoir qu’il ne nous reste aucun original, ni même de copie datant de son temps. Le professeur Philippe Chareyre en donne la raison : « les archives de La Rochelle ont souffert du dernier siège, celles de Pau de l’incendie du parlement de Navarre en 1737, puis des Archives départementales en 1908 ». [30] Le manuscrit le plus vieux que nous possédons date de 1618 et est la propriété de la Bibliothèque du Protestantisme Français. L’ensemble des manuscrits dont nous disposons ne présentent que peu de variantes. Aucune édition moderne ou ancienne n’est cependant disponible, ce qui en fait un texte malheureusement difficile d’accès.

Lors de sa publication, le document des Ordonnances était structuré ainsi [31] :

• Préambule

• Confession de Foi de la Rochelle
Cette Confession de Foi devenait ainsi commune à l’église béarnaise et à l’église française. L’origine de cette Confession remonte à l’an 1559. Au cours de l’année, certains seigneurs Protestants français manifestèrent leur velléité de présenter une confession de foi au Roi Henri II. Jean Calvin confiait alors ses réticences à François Morel, pasteur de Paris : « si un zèle si obstiné pousse certains à mettre au jour une confession de foi, nous prenons à témoin les anges et les hommes que cette ardeur nous déplaît ». [32] Ironie de la Providence, c’est ce même Jean Calvin qui composera finalement ladite Confession de Foi. Elle sera quelque peu modifiée par le premier Synode national des Églises Réformées en France, en 1559. Après cela et durant douze ans, la Confession circulera tant sous sa forme originale – en 35 articles, telle que sortie des mains du réformateur – que sous sa forme « synodale » en 40 articles. [33] Le Synode national de 1571, auquel est présente la reine Jeanne, et qui précède de peu la publication des Ordonnances, opte finalement pour la version « synodale » et ses 40 articles. C’est sous cette forme également que le document des Ordonnances présente la Confession.

• Les Ordonnances elles-mêmes en 77 articles :
Les articles 1-10 exposent les principes de la foi et de l’organisation du culte. Les articles 11 à 21 définissent les institutions ecclésiastiques et les différents niveaux d’autorité dans l’Église : consistoires, colloques et Synodes. Les articles 22 à 33 définissent la réglementation et la gestion des biens ecclésiastiques. Les articles 34-67 constituent la législation pour les mariages. Les articles 68-77 édictent les règles de moralité publiques.

Les Ordonnances, affirme M. Philippe Chareyre, « établissent un système presbytéro- synodal dans un État souverain, dans lequel l’assemblée est présidée par le prince ou son représentant » et « définissent précisément la part du politique et celle de l’ecclésiastique. Une réglementation du mariage et des ‘dépendances d’icelluy’ (adultères, fiançailles, séparation) qui, avec ses trente-trois articles, occupe la place la plus importante, permet de définir de nouvelles règles, pour un acte qui n’est plus un sacrement, ‘selon la parole de Dieu et au contenu de nos lois’. [34] L’exercice du pouvoir de censure et notamment d’excommunication est reconnu à la nouvelle Église. Le texte établit enfin une séparation des biens ecclésiastiques et des biens de l’État. [35] C’est donc un régime de protectorat qui donne une part importante d’autonomie à une Église mieux encadrée que dans le système presbytéro-synodal français. »

Avant leur publication les Ordonnances avaient été l’objet des réflexions de certains des plus valeureux représentants Huguenots rassemblés au synode national des églises françaises à La Rochelle, au début de l’année 1571. Jeanne elle-même avait honoré le Synode de sa présence ; une de ses vieilles connaissances s’y trouvait aussi : Théodore de Bèze. Elle y fit la rencontre de Nicolas de Gallars, modérateur dudit Synode, qu’elle convainc de venir succéder à Pierre Viret en Béarn.
Cette année-là le Synode avait été agité par des questions relatives à l’organisation de l’Église et à ses relations avec l’État : le modèle Genevois y faisait face au modèle plus erastien de Pierre de La Ramée. [36] Le Béarn optera finalement, comme son voisin français, pour le modèle Genevois. Mais non sans quelques particularités sur lesquelles nous reviendront.

Les Ordonnances Ecclésiastiques sont à ce titre un document catholique dans le sens fort du terme : elles portent la marque indélébile de Jean Reymond-Merlin, de Pierre Viret et, avec eux, de Genève même, mais aussi des autorités réformées béarnaises et françaises.

En ce début d’hiver 1571 le Béarn devient donc officiellement, par la publication des Ordonnances, le premier état Réformé de l’Histoire.

Dans les mois qui suivent, la reine Jeanne négocie le mariage de son fils Henri avec Marguerite de Valois. Le mariage a lieu le 18 août 1572. Elle ne le verra jamais. La reine rejoint sa demeure céleste le 9 juin 1572, probablement des suites d’une tuberculose, ou peut-être, comme Agrippa d’Aubigné en fit courir le bruit à l’époque, suite à un empoisonnement. [37]

La « reine des Huguenots » s’éteignit ainsi qu’elle avait vécu : pleine de dignité et de foi.

Les espagnols – qui craignaient les droits de la maison d’Albret sur la Navarre – avaient moqué le jour de sa naissance en disant : « Miracle ! La vache [en référence au blason béarnais] a fait une brebis ». Quelques années plus tard, lorsqu’elle enfanta le futur Henri IV roi de France, Henri d’Albret répliqua triomphalement : « La brebis a enfanté un Lion ». [38] Henri se trompait. Mais dans son erreur il disait vrai : Jeanne avait bel et bien enfanté un lion, ou plutôt, une lionne : Catherine, future régente du Béarn et digne fille de sa mère. C’était là l’ultime cadeau qu’elle offrait à son peuple ; de quoi à assurer la pérennité de son pays pendant quelques années encore.

Mais le mariage catastrophique d’Henri et de Marguerite, le massacre des protestants de France au jour de la Saint-Barthélémy, la captivité du jeune Henri et sa sœur – alors âgée de seulement treize ans -, le retour de Catherine en Béarn et sa fermeté, envers et contre tout dans la foi de sa mère, appartiennent à une page de l’Histoire sur laquelle nous n’avons guère le temps de nous arrêter.

Particularités dans le gouvernement de l’église béarnaise [39]

Si par les Ordonnances de 1571 l’église béarnaise adopta définitivement une forme de gouvernement presbytero-synodal calquée sur celle de Genève et en adéquation avec les prescriptions bibliques, elle le fit en y insérant quelques particularités qui, à ma connaissance, n’ont pas leurs pareils dans la constitution des autres églises Presbytériennes et Réformées.

À l’image de sa voisine française l’église béarnaise est organisée autour des trois instances d’autorité que sont :

• Le consistoire
• Le Colloque
• Le Synode

Chaque église locale est dirigée par un Consistoire d’anciens choisis annuellement parmi les fidèles. Ces églises locales sont regroupées en Colloques, dirigés par une assemblée de Colloques, composée des pasteurs de ce dernier et d’un ancien désigné par chaque Consistoire. Ces Colloques sont eux-mêmes dirigés par l’instance suprême : le Synode. Le Synode est composé de tous les pasteurs de la souveraineté et d’un ancien de chaque congrégation locale. [40]

Le nombre de Colloques, entre 1570 et 1620, variera entre cinq et sept. Originellement existaient les Colloques de Pau-Lescar, Orthez, Vic-Bilh/Lembeye, Sauveterre et Oloron. En 1571 se crée le Colloque de Basse-Navarre par démembrement de celui de Sauveterrre. Il disparaîtra cependant entre 1579 et 1594. En 1573 se crée également le Colloque de Nay par démembrement de celui de Pau. [41]

En 1579 les églises locales, par Colloque, se répartissent ainsi :

• Nay regroupe sept églises.
• Oloron regroupe quatorze églises.
• Orthez regroupe quatorze églises.
• Pau regroupe treize églises.
• Sauveterre regroupe dix églises.
• Vic-Bilh/Lembeye regroupe dix églises.
• Basse-Navarre regroupe trois églises. [42]

C’est au niveau des Colloques que se trouvent précisément les originalités béarnaises. Si le Synode est l’instance suprême qui décide des questions de doctrines, de gouvernement et de discipline ecclésiastique, le Colloque, quant à lui, peine à se trouver une place au sein de la vie ecclésiale béarnaise. Si bien que la discipline des Églises Réformées du Béarn ne lui attribue « aucune juridiction ». [43] Leur utilité ne se réduit qu’à faire office d’« organe de coordination locale et de surveillance mutuelle des pasteurs ». [44] L’absence croissante des pasteurs – qui peinent à y trouver quelque utilité – aux assemblées des Colloques contraindra le Synode à mettre en place un registre des présences.
Cette difficulté à donner au Colloque une place qui lui convienne constitue la première originalité de la jeune église béarnaise et elle est, peut-être, à l’origine des deux autres.

La seconde originalité se trouve dans la mise en place de la fonction de surveillant de Colloque. En effet, et cela à la différence de l’église française dont l’organisation laissait place à une forme de congrégationalisme, dans laquelle les églises locales pouvaient se soustraire aux décisions des Synodes, l’église béarnaise possède au moyen de cette fonction un pouvoir d’application immédiat du Synode aux églises locales.
Les surveillants des Colloques sont désignés annuellement parmi les pasteurs de ces derniers. Ils ont pour devoir de visiter les églises et les pasteurs, d’en dresser l’état moral et spirituel et de dénoncer au Synode les hypothétiques manquements aux décisions qu’il aurait pris. Il est impossible pour les surveillants, comme pour les modérateurs, d’exercer leur charge deux années consécutivement. La plupart des ministres n’occupe cette fonction qu’une seule fois dans leur vie. Nicolas Bordenave, cependant, se distingue pour l’avoir exercée à six reprises : trois fois au sein du Colloque de Pau, et trois fois au sein du Colloque de Nay. Il faut dire que cette charge est particulièrement lourde puisqu’elle vient s’ajouter à la dose de travail, déjà très importante, qu’implique le ministère. [45]

La troisième originalité, enfin, n’est pas d’origine mais s’est imposée avec le temps. Comme le dit le professeur Philippe Chareyre : « dès la fin des années 1570, et surtout dans les premières années du XVIIème siècle, l’institution synodale devient trop lourde; son effectif trop important et le nombre d’affaires abordées conduisent à sa quasi- asphyxie ». [46] Le Synode décide alors de déléguer un peu aux Colloques et à leurs surveillants. Mais cela ne suffit pas. Il ordonne ainsi de la création d’une nouvelle assemblée « intermédiaire et réduite, capable de diriger plus efficacement l’église, sous le nom de ‘l’assemblée de l’église’ ». [47] Selon P. Chareyre elle apparaît en 1573 mais ne se développe véritablement qu’entre 1604 et 1620. [48]
Elle est composée des surveillants de Colloque, de leurs adjoints – qui sont pasteurs – et d’anciens désignés par les Colloques. Cette assemblée se réunie environ trois à quatre fois par année.

En 1612 le Synode institue également une « assemblée des affaires extraordinaires » qui aura pour objectif de défendre les intérêts de l’église devant les autorités royales, ainsi que de négocier avec elle. [49]

Ainsi tant l’organisation de l’église béarnaise que sa doctrine la place dans la grande famille des églises Réformées et Presbytériennes, mais avec quelques particularités qui nous rappellent que l’unité ne s’oppose pas à une certaine forme de diversité.
Le pouvoir souverain et immédiat du Synode sur les congrégations locales, via les surveillants de Colloque, rapproche cependant l’église béarnaise de ses sœurs presbytériennes. Il faut reconnaître que la forme Synodale continentale, qu’elle soit française ou néerlandaise, a pu parfois ressembler à une forme de congrégationalisme amélioré.

Une souveraineté Réformée

Nous avons donc relaté la transformation progressive du pays de Béarn en souveraineté Réformée. Pour résumer nous dirions que cette Réformation s’est opérée en deux périodes distinctes :

• De 1560 à 1566, l’établissement de la Réforme se fait en douceur, l’activité de Jean Reymond-Merlin permet un progrès véritable, notamment pour l’organisation de l’église.

• De 1566 à 1571, l’établissement de la Réforme se fait plus féroce. La reine Jeanne n’est plus disposée au moindre compromis. L’incomparable Pierre Viret laisse toutes ses forces dans la bataille et termine ce que Jean Reymond-Merlin avait commencé. Les Ordonnances Ecclésiastiques de 1571 font officiellement du Béarn, tant étatiquement que spirituellement, une terre Réformée.

Benedíctus Dóminus, Deus Israel, quia visitávit et fecit redemptiónem plebis suæ !

Partie 3

[11] Chronique du roy François Ier, éd. par G. Guiffray, Paris, 1860, p. 364 et suivantes ; Histoire de Châtellerault, Alfred Hérault, A. Videau iml., 1927, pp.141.
[12] Le Mariage de Jeanne d’Albret, Le Baron Alphonse de Ruble, Paris, Adoplhe Labitte, 1877, pp. 263.
[13] Evelyne Berriot-Salvadore, Philippe Chareyre, Claude Martin-Ulrich : Jeanne d’Albert et sa cour : actes du colloque international de Pau, 17-19 mai 2001, Paris, Honoré champion, coll. « Colloques, Congrès et conférences sur la Renaissance » (num. 44), 2004, pp. 541.
[14] Marc Forissier, Histoire de la réforme en Béarn, Tome 1, Tarbes, 1951, pp. 131
[15] Zwingliana XXXV, Ordonnances ecclésiastiques et Souveraineté, P. Chareyre, 2008, pp. 165
[16] Desplat Christian. Réforme et culture populaire en Béarn du XVIème siècle au XVIIIème siècle. In: Histoire, économie et société, 1984, 3e année, n°2. pp.184, 186-187
[17] Zwingliana XXXV, Ordonnances ecclésiastiques et Souveraineté, P. Chareyre, 2008, pp. 167
[18] Item. pp. 167
[19] Latourette, Louis, Les Dernières Années de Pierre Viret, dans Revue de théologie et de philosophie, 1938, pp. 60.
[20] Item. pp.61
[21] Item. pp. 63
[22] Item. pp.62
[23] Item. pp.63
[24] Item. pp.60
[25] Item. pp. 66-67
[26] Item. pp.67
[27] Charles Dartigue-Peyrou, Jeanne d’Albret et le Béarn d’après les délibérations des États et les registres du Conseil souverain (1555–1572), Mont-de-Marsan, 1934, pp. 127 
[28] Zwingliana XXXV, Ordonnances ecclésiastiques et Souveraineté, P. Chareyre, 2008, pp. 169
[29] Item.
[30] Item. pp. 168-169
[31] N’ayant pas pu avoir accès au texte directement je tiens les informations suivantes de M. Philippe Chareyre via son article « Ordonnances ecclésiastique et Souveraineté » déjà cité à quelques reprises. Voir pp. 168.
[32] Confessions et Catéchismes de la Foi Réformée, Labor et Fides, sous la direction d’Olivier Fatio, pp. 111
[33] Item. pp. 112
[34] Marquis de Rochambeau, Galerie des hommes illustres du Vendômois. Antoine de Bourbon et Jeanne d’Albret, Vendôme, 1879, article 56.
[35] Philippe Chareyre, « Les synodes de Béarn-Navarre au temps de la souveraineté 1563–1620 », Contributions to European Parliamentary History: La montagne des Pyrénées: institutions représentatives et représentation, Actes du 47e Congrès de la Commission Internationale pour l’histoire des Assemblées Représentatives et Parlementaires (Bilbao-Guernica, 2–6 sep- tembre 1997), vol. LXXIX, Juntas Generales de Bizkaia, Bilbao, 1999, 97–120 et «D’une ville à une principauté : l’adaptation du modèle calvinien au Béarn », Bulletin de la Société de l’Histoire du Protestantisme Français, t. 154 (2008/4)
[36] Zwingliana XXXV, Ordonnances ecclésiastiques et Souveraineté, P. Chareyre, 2008, pp. 171
[37] Agrippa d’Aubigné, Histoire universelle, édition établie avec une introduction et des notes par André Thierry, tome III (Livres V & VI), Genève, Droz, coll. « Textes littéraires français », 1985, pp. 306, note 20.
[38] Anecdote disponible ici : https://www.france-pittoresque.com/spip.php?article7903
[39] Les éléments de cette section sont tirés de l’article de Philippe Chareyre, Les Synodes de Béarn-Navarre au temps de la Souveraineté (1563-1620), Contribution to European Parliamentary History, LXXIX, pp. 97-113
[40] Item. pp.105
[41] Item. pp. 104
[42] Item.
[43] FROSSARD (Ch. L.) La Discipline ecclésiastique du pays de Béarn, Grassart, Paris 1877, 70 pp. 46
[44] Philippe Chareyre, Les Synodes de Béarn-Navarre au temps de la Souveraineté (1563-1620), Contribution to European Parliamentary History, LXXIX, pp. 105
[45] Item. pp. 106
[46] Item. pp. 107
[47] Item.
[48] Item.
[49] Item. pp. 108

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