La tour de l’ancienne église Saint-Martin de Pau, place de la déportation.

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L’ÉGLISE RÉFORMÉE BÉARNAISE APRÈS L’ANNEXION ET LA RÉVOCATION DE L’ÉDIT DE NANTES (1620)

L’annexion : le début de la fin

Les enfants de Jeanne d’Albret n’étaient pas jumeaux mais ils pourraient être comparés aux enfants de Rebecca : Jacob et Esaü. En effet, comme Rebecca, Jeanne donna naissance à un enfant pieux. Comme Rebecca aussi, Jeanne donna naissance à un apostat dont la descendance – à l’image des édomites – ne cesserait de procurer peine, langueur et amertume à la postérité de l’enfant pieux.

Les maux du Béarn commencent très précisément en 1599 lorsqu’Henri, devenu roi de France en 1589 par loi salique, publia en Béarn l’équivalent de son édit de Nantes : l’édit de Fontainebleau. Celui-ci rétablit le culte papiste et accorde la liberté de conscience aux béarnais à une époque ou les réformés étaient devenus majoritaires. Néanmoins, le culte papiste n’est alors rétabli qu’en « huit localités du diocèse de Lescar et dans quatre de celui d’Oloron ». [50]

Henri IV calme les États de Béarn, alarmés de cette décision, en maintenant la souveraineté du Béarn et cela, en allant à l’encontre même de la coutume voulant que le roi intègre à la couronne de France ses propres possessions.

En 1605 Henri IV poursuit sa politique de « réconciliation » et décide d’étendre à « tout le Béarn la liberté du culte catholique ». [51]

Henri IV est assassiné par Ravaillac en 1610, et son fils le roi Louis XIII, n’a contrairement à lui aucunement le désir de ménager « la chèvre et le choux ». Celui dont le règne est marqué par la figure du cardinal Richelieu ordonne la restauration du papisme dans tout le Béarn et impose la restitutions des biens par l’arrêt de Fontainebleau en 1617. [52]

Dans ses velléités de faire justice à la religion romaine il se heurte aux États qui refusent l’application de cet arrêt. Il décide alors de marcher sur le Béarn [53] et fait son entrée à Pau le 15 octobre 1620.

Ainsi disparut la première souveraineté Réformée de l’Histoire. Celle-là même qui avait porté tous les espoirs des Huguenots français.

S’ensuit alors, entre l’annexion et la Révocation, une longue série de mesures visant à l’éradication de la foi Réformée en Béarn. En 1620 est créé le Parlement de Navarre, duquel les protestants sont exclus et qui multipliera les procédures, aussi bien envers les églises que les protestants en personne. [54]

En 1666 un arrêt est rendu contre le chant des Psaumes. [55] Dix-huit ans plus tard les réformés ont interdiction d’officier en tant qu’avocat bien qu’ils représentent alors les trois quarts de la profession (150/200). [56]

En 1668 le Béarn « fait l’objet […] d’un ‘Règlement général sur les affaires survenues entre le parlement de Pau, le clergé de Béarn et les sujets de Sa Majesté de la religion prétendue réformée dudit païs’, une sorte d’édit de pré-révocation. Il limite le nombre de temples à vingt, ce qui représente une diminution des trois quarts des lieux de culte autorisés. Les écoles primaires sont aussi limitées au nombre de vingt en restreignant leur enseignement à la lecture, l’écriture et le calcul. Il comprend également des interdictions professionnelles comme l’exercice des charges de notaire, de secrétaire de maison de ville, d’horloger et de sonneur de cloche. Les mesures sont enfin d’ordre politique, limitant le nombre des protestants à un tiers au maximum dans les conseils municipaux, ce qui touche particulièrement les communautés majoritaires de l’ouest du Béarn, et en les excluant de toute représentation aux États. » [57]

Toutes ces mesures ne sont cependant pas suffisantes pour éradiquer l’Évangile de ses terres béarnaises. En 1665 les réformés représentent encore, malgré tout, 30% de la population locale, soit « 6 414 familles, 35 000 personnes, 39 pasteurs, et 86 Églises » [58] et ils « représentent […] la moitié de la population de Pau, capitale politique et administrative, et en dépassent les trois-quarts dans les secteurs d’Orthez et Salies-de- Béarn. Des bastions du protestantisme ont bien résisté à la réintroduction du catholicisme, comme la basse vallée des gaves (triangle Sauveterre-Orthez-Lagor), le secteur de Pau, le secteur de Nay-Pontacq. Parmi les communautés les plus fortes, on remarque Salies- de-Béarn (97 %), Gouze et Labastide-Villefranche (94 %), Orthez (87 % soit 5 600 protestants pour 800 catholiques). » [59]

Ces chiffres resteront relativement stables jusqu’à la Révocation : « L’enquête de 1682 donne encore 6 428 familles, soit 27 723 personnes. » [60]

1685, la Révocation et la survie

En 1643 Louis XIV succède à son père Louis XIII, et poursuit sa politique de renforcement du culte catholique sur tout le territoire de France et de Navarre. Il est l’auteur du tristement célèbre édit de Fontainebleau qui révoque l’édit de Nantes, en date du 18 octobre 1685.

Avant d’en arriver à la publication de cet édit, l’année 1685 sera pour les réformés du Béarn une lente descente aux enfers : en effet, un édit en date du 4 février réduit à cinq leur nombre de temples et d’écoles. Nicolas Foucault, intendant du roi, et chargé de s’occuper de ce qui concerne le Béarn, explique lui-même ce qu’abritait ce malveillant dessein : « J’affectai de ne laisser subsister que les temples, justement au nombre de cinq, dans lesquels les ministres étaient tombés dans les contraventions qui comportaient la peine de démolition du temple, dont la connaissance était renvoyée au parlement, de sorte que par ce moyen, il ne devait plus rester de temples en Béarn. » [61]

Le Béarn est aussi la première terre a expérimenter massivement les dégâts provoqués par les « dragons » du roi : les « dragonnades » ont lieu sur le territoire du 17 mai au 14 juillet, en commençant par Pontacq et en terminant à Orthez. [62]

Le but recherché est évidemment les conversions forcées et massives des Huguenots béarnais privés de temples, de pasteurs et de Psaumes.

C’est dans ce cadre déjà très douloureux que l’édit de Fontainebleau est promulgué et appliqué en Béarn. La résistance s’organise alors au gré des souffrances et des persécutions. Le premier geste salutaire, pour les réformés qui le peuvent, est de fuir vers les pays du Refuge. Mais seulement 2% des béarnais ont l’occasion de quitter le Royaume. C’est moins que partout ailleurs.

Pour les autres, contraints de rester, « les premières manifestations se traduisent par le refus de mourir en catholique, qui peut conduire comme en 1688, dans les cas de Catherine Forcade ou d’Anne Pruer d’Orthez, à la confiscation des biens et la condamnation du cadavre à être traîné sur une claie et jeté à la voirie. D’où le développement des sépultures privées dans les granges ou les jardins. Plus tard se développeront les refus de baptêmes ou de mariages catholiques. Les premières manifestations publiques, les assemblées ‘au Désert’ se font remarquer par ‘le chant des anges’ (en réalité le chant des psaumes) qui se fait entendre dans les campagnes (Bost 1989, 403-423). Les grandes assemblées clandestines de 1688 au Pabaà, entre Bellocq et Salies-de-Béarn furent durement réprimées par des exécutions. Le pasteur Jean Destremeau fait éditer à Amsterdam en 1688 un sermon, Les larmes de Jean Destremeau, cy-devant ministre de Bellocq en Béarn, destiné à ses anciennes ouailles de Bellocq (éd. Sicard-Arpin 1998). Les liens avec les pasteurs et les membres des familles partis à l’étranger se maintiennent, notamment au travers de correspondances qui encouragent à attendre des jours meilleurs. Les communautés sont alors visitées par les pasteurs, notamment l’un des plus célèbres d’entre eux, Claude Brousson qui sera arrêté en septembre 1698 à Oloron. Moins connu, alors que Destremeau reste au Refuge, Samuel Carsuzan, le second pasteur de Bellocq est revenu clandestinement. Vingt de ses sermons au Désert pour les années 1698-1711 ont été conservés. Le protestantisme béarnais se reconstitue alors autour du culte familial et de petites assemblées dans les maisons privées. » [63]

Conclusion

Dès lors, le sort des réformés béarnais et de leur église ne diffère que peu de celui des français. Bien plus tôt, d’ailleurs, l’union entre l’église béarnaise et française avait été consommée : en 1617 dans un premier temps, puis avec l’annexion de la souveraineté en 1620 dans un second temps. Cette union, il va sans dire, avait été peu prolifique pour la jeune et vaillante église béarnaise qui héritait alors des difficultés et controverses qui animaient et ravageaient l’église de France (cf. Amyraut).

La suite de l’Histoire, nous la connaissons : l’Église Réformée de France ne survivra pas aux persécutions et au Refuge. Lorsqu’un siècle plus tard la liberté de culte est rendue aux réformés, il est trop tard, le rationalisme et le libéralisme ont déjà pollué une foi qui n’est alors plus que l’ombre d’elle-même.

[50] Philippe Chareyre, « Le Béarn, terre d’expérimentation de la Révocation », Lengas. Revue de sociolinguistique, no 70, 16 novembre 2011, paragraphe 7.
[51] Item.
[52] Amédée Saupiquet, Petite histoire de Pau, Éditions des Régionalismes, pp. 46.
[53] Item. pp. 48
[54] Philippe Chareyre, « Le Béarn, terre d’expérimentation de la Révocation », Lengas. Revue de sociolinguistique, no 70, 16 novembre 2011, paragraphe 9
[55] Item. paragraphe 10
[56] Item. paragraphe 11
[57] Item. paragraphe 14
[58] Item. paragraphe 8
[59] Item.
[60] Item.
[61] Mémoires de Foucault p. 127, cité in Soulice, 1885, 12, pp. 112-113).
[62] Philippe Chareyre, « Le Béarn, terre d’expérimentation de la Révocation », Lengas. Revue de sociolinguistique, no 70, 16 novembre 2011, paragraphe 22
[63] Item. paragraphe 26

3 réflexions sur “Histoire de la Réformation du Béarn – Troisième partie

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