Il est incontestable que l’église Réformée de Genève au XVIe siècle ne chantait que les Psaumes canoniques inspirés. Cette affirmation est largement corroborée, mais le moyen le plus simple de la prouver est peut-être le contenu du Psautier de Genève de 1562. Le Psautier de 1562 était la forme finale du recueil de cantiques que Calvin avait élaboré pendant au moins 20 ans. Le contenu lyrique des éditions précédentes était divers, mais de manière générale elles contenaient surtout des Psaumes à l’exclusion de toute autre chose. Pidoux confirme qu’en 1562 l’édition finale qui a été imprimée, traduite et distribuée dans toute l’Europe, ne contenait que les 150 psaumes, le « Nunc Dimittis » et le Décalogue. En fait, il est tellement évident que Calvin ne cautionnait que la pratique de la psalmodie inspirée dans le culte de l’église, comme en témoigne son œuvre phare, le Psautier de Genève, que Benson (1909) peut parler d’un type « particulier » de chant d’adoration utilisé à Genève, appelé « Le Psautier Calviniste », qu’il décrit comme « simplement la Parole de Dieu, traduite et versifiée sous forme de cantique, de manière à être chantée par le peuple ». Avec des érudits de poids comme Pidoux et Benson qui soutiennent l’affirmation selon laquelle, au XVIe siècle à Genève, l’église, sous la supervision de Calvin, ne chantait que des Psaumes inspirés, aucune autre démonstration ne sera proposée pour défendre cette position. Il est certain que si quelqu’un peut offrir un soutien crédible de la part d’universitaires crédibles pour réfuter l’affirmation présentée ici, alors l’article devra être réévalué et modifié. Comme ces preuves et ces études font très certainement défaut, nous pouvons maintenant considérer que le bien-fondé et l’exactitude de l’affirmation vont de soi et poursuivre avec une autre réflexion, à savoir l’essor puis le déclin de la psalmodie inspirée dans l’église Réformée de Genève.

L’essor de la psalmodie canonique à Genève est très bien documenté par les recherches du Dr Charles Garside. Au cours de l’été 1979, le Dr Garside a présenté une étude intitulée « The Origins of Calvin’s Theology of Music : 1536-1543 »  à « The American Philosophical Society », la plus vieille revue universitaire d’Amérique, qui remonte à 1769. Ce travail est le travail de référence, avec celui du Dr Hughes Oliphant Old, pour établir avec la plus grande crédibilité académique, le récit historique de l’engagement de Calvin en faveur de la psalmodie exclusive. Dans les paragraphes suivants, nous suivrons le compte rendu du Dr Garside sur l’essor de la psalmodie canonique à Genève, puis nous nous tournerons vers le travail irréprochable du liturgiste Luis Benson sur le déclin de la psalmodie exclusive dans l’église Genevoise.

En ce qui concerne l’essor de la psalmodie canonique à Genève, elle est doit être attribuée exclusivement à la conviction et aux efforts inlassables de Calvin. L’histoire de l’essor de la psalmodie canonique sous la direction de Jean Calvin commence avec les Articles de 1537. Ces articles contenaient quatre propositions qui constituaient la colonne vertébrale de sa tentative pour mettre de l’ordre à Genève : la discipline de l’église, le chant des Psaumes dans le culte public, la catéchèse des jeunes et la réforme des statuts du mariage. Pour nos besoins, il est évident que la deuxième proposition, le chant des Psaumes dans le cadre du culte public, est d’une importance capitale.  En complément de ce deuxième article, Garside cite Calvin exprimant la rationalité de cette ordonnance : « En outre, il est très utile pour l’édification de l’Église de chanter des Psaumes sous forme de prières publiques par lesquelles on prie Dieu ou on chante ses louanges, afin que les cœurs de tous soient éveillés et stimulés à faire des prières similaires et à rendre, à Dieu, des louanges et des actions de grâce similaires avec un amour commun. » Ce qu’il y a de très important dans la façon dont Calvin explique le rôle essentiel de la psalmodie dans le culte, c’est qu’elle marque une rupture avec ses vues antérieures et la pratique antérieure de l’Église de Genève.

Lorsque Calvin était arrivé à Genève, à l’automne 1536, il s’était plaint de ce que les prières des Genevois étaient « froides ». Garside explique que Calvin réagissait probablement au fait que lorsqu’il est arrivé à Genève, il n’y avait pas du tout de musique dans le culte puisque Farel l’avait supprimée de la liturgie (p.14). Bien que Calvin ait pris note de ce défaut, il n’était pas lui-même à cette époque en désaccord substantiel avec la position de Farel ; comme le note Garside, l’édition de l’Institution de 1536 indique qu’il était encore sous l’influence de Zwingli qui, à partir de 1525, supprima le « marmonnement barbare » (chant du culte) des églises de Zurich (p.11). Cependant, en janvier 1537, les vues de Calvin sur le chant dans le culte changèrent brusquement et il se retrouva à proposer le chant de Psaumes dans le culte de Dieu. Comment expliquer ce changement d’opinion ? Garside suggère deux facteurs : les prières froides et Bucer. En ce qui concerne les premières, il est évident que Calvin, ayant fait l’expérience de l’effet terrible et spirituellement engourdissant de l’interdiction Zwinglienne des chants dans le culte, a commencé à reconsidérer sa position et a trouvé dans les écrits de Bucer un soutien pour une nouvelle voie. Dès 1524, Bucer défendait le chant pendant le culte dans sa Justification et Démonstration de l’Écriture Sainte. Cet ouvrage ne se contente pas de proposer des suggestions quant aux moments où le chant doit être employé de manière appropriée au cours de la liturgie, il défend également, dans le dernier chapitre, le chant de la congrégation. Bien qu’il soit permis de se demander si Calvin lisait beaucoup Bucer et ses arguments en faveur du chant dans le culte, le constat de Garside est probablement correct : alors que l’Institution de 1536 montre une inclinaison vers la vision Zwinglienne de la prière (chant), les Articles de 1537 trahissent la main de Bucer.

Bien que Calvin ait connu une renaissance dans sa réflexion sur le chant dans le culte, l’église de Genève ne connaitrait pas, dans sa pratique, une expérience similaire, du moins pas pendant le premier séjour de Calvin à Genève. Au début de 1538, non seulement Calvin ne jouissait pas encore du changement de culte proposé, mais il se retrouva sur le point d’être banni de Genève par le conseil de la ville. En raison de son refus d’approuver l’arrangement qui devait cimenter les liens politiques entre Genève et la ville suisse de Berne par l’instauration d’une réforme liturgique qui rendrait ces deux villes uniformes dans leur culte, Calvin et Farel reçurent leur « lettre de licenciement » et furent renvoyés de Genève (p.14). Après leur expulsion de Genève, Calvin et Farel se rendirent directement à Berne afin de rendre compte des évènements qui étaient survenus à Genève. De là, ils se rendirent à une réunion locale du synode de Zurich au début du mois de mai 1538, où un changement radical se produisit. Calvin et Farel y présentèrent, à l’examen du synode, 14 articles, et parmi ceux-ci, l’article 13 stipulait l’obligation de chanter des Psaumes dans le culte public. Le synode approuva à l’unanimité ces articles, y compris l’article 13, et quelques mois plus tard, la ville de Berne passa d’une position Zwinglienne d’un refus du chant congrégationnel à une position défendant la psalmodie exclusive, en juin 1538. Ironiquement, les conséquences inattendues de l’accord politique entre les Bernois et les Genevois laissèrent Calvin sans appel pastoral, alors qu’en même temps, cela déclencha un changement de position majeur parmi les églises Suisses, marquant un changement décisif dans leur politique, des vues de Zwingli sur le chant dans le culte ils passèrent aux nouvelles vues de Calvin (Bucer!).

Pendant environ trois ans, de 1538 à 1541, Calvin travailla à Strasbourg avec bonheur en tant que pasteur d’une congrégation de réfugiés francophones. C’est au cours de ce séjour à Strasbourg et en étroite collaboration avec Bucer que Calvin peaufinera ses vues sur la psalmodie et forgera un lien entre sa théorie du culte régulé et la pratique. Peu après son arrivée dans la ville, en 1539, Calvin supervisa la production d’un recueil de chants pour le culte qui était modelé sur le Psautier de Strasbourg. Une autre indication de la progression et du développement de la pensée de Calvin quant au culte se trouve dans l’édition de l’Institution de 1539, publiée pendant son séjour à Strasbourg. En faisant une simple comparaison entre l’édition de 1536 et celle de 1539, Garside a pu montrer un développement important dans la pensée de Calvin. Par exemple, dans l’édition de 1536, Calvin exprimait l’opinion selon laquelle il ne condamnait pas « le fait de parler et de chanter à condition d’y associer l’affection du cœur, pour la servir » (ce qui n’est guère une approbation retentissante du chant congrégationnel), tandis que dans l’édition de 1539, il inséra entre « chanter » et « à condition »  la phrase suivante : « mais plutôt je le recommande fortement » (13). Une autre révision fut réalisée lorsque Calvin supprima l’expression « pour la servir », comme elle se trouvait en 1536, supprimant l’idée selon laquelle le chant n’avait qu’un rôle simplement servile dans le culte. Garside suggère que ces légères modifications dans l’Institution de 1539, rédigé comme elle l’était en Latin, ce qui signifie qu’elle était accessible à un large public de lecteurs, constituent un registre perpétuel des vues de Calvin sur le chant dans le culte et firent émerger les principes liturgiques de Strasbourg comme la norme pour les quelques centaines d’années suivantes dans le culte Réformé; lequel allait finalement s’éroder et céder sous le poids du revivalisme populaire. Une fois ces développements en place, Calvin était prêt à retourner à Genève et à redémarrer sa quête pour la Réformation dans cette ville des plus difficiles.

Avec le temps, les Genevois réalisèrent qu’ils avaient besoin de Calvin, bien que Calvin n’était pas sûr d’accepter. Mais, sur le conseil d’autres personnes, Calvin retourne à Genève en 1541, à une condition toutefois, que le conseil de la ville accepte ses propositions exposées dans les Ordonnances Ecclésiastiques de 1541. Le 13 septembre 1541, il rentre à Genève, rencontre le conseil municipal et reprend sa tentative de réforme là où il l’avait laissée quelques années auparavant en leur soumettant ses Ordonnances. Ces Ordonnances étaient sensiblement les mêmes que les Articles de 1537, à l’exception de quelques changements dans les propositions concernant le chant dans le culte. Au milieu d’un paragraphe sur le mariage se trouvent les deux phrases suivantes : « Il sera bon d’introduire des chants ecclésiastiques, pour mieux inciter les gens à prier et à louer Dieu. Pour commencer, les petits enfants doivent être instruits ; puis, avec le temps, l’église pourra suivre » (16). Bien que le contenu de ces phrases soit similaire à celui des Articles, elles en disent peu sur la nature du chant dans le culte et semblent déplacer le sujet du culte vers l’éducation des enfants. La formulation même des Ordonnances suggère qu’une communication future serait nécessaire pour clarifier le contenu et le rôle de la musique dans le culte public des églises Genevoises et cette clarification et cet approfondissement se trouvent dans l’Epître au Lecteur de 1542 concernant son ordre de culte pour Genève.

Avec la publication de l’Epître au Lecteur en 1542, les vues de Calvin sur le chant dans le culte arrivèrent à un stade fixe et solide. Le titre de ce nouvel ouvrage qui présente l’ordre liturgique du culte Genevois est lui-même instructif, « La Forme des Prières et des Chants Ecclésiastiques, avec la manière d’administrer les sacrements et de consacrer le mariage selon la coutume de l’Église ancienne ». Ici, Calvin ne propose pas seulement l’utilisation de chants dans le culte ; il classifie aussi le chant comme une forme de prière, décrit son rôle et nous donne une idée de sa nature. En ce qui concerne le rôle des chants dans le culte, Calvin dit qu’ils doivent « éveiller et enflammer le cœur des hommes pour invoquer et louer Dieu avec un zèle plus intense et plus ardent », tandis qu’en ce qui concerne la nature du chant, il explique « qu’il faut toujours veiller à ce que le chant ne soit ni léger ni frivole, mais qu’il ait poids et majesté, comme le dit Saint Augustin » (p.18). L’épître de 1542 représente le point culminant des vues de Calvin quant au chant dans le culte, elles ne subirent jamais de changement ou d’altération ultérieurs. À partir de ce moment, Calvin travailla sans relâche pour produire un recueil complet de chants destiné au culte, dont le contenu était les Psaumes de l’Écriture qui étaient non seulement capables « d’éveiller et d’enflammer » le cœur des hommes à la louange mais aussi de répondre aux normes qualitatives élevées proposées par Augustin.

Au cours des 20 années suivantes, plusieurs versions du Psautier de Genève seront publiées, tandis que le corpus de poésie et de mélodies s’étoffe jusqu’en 1562, date à laquelle il atteint sa forme définitive. À aucun moment après 1542, Calvin ne changea d’avis concernant le chant dans le culte. Beaucoup ont pensé que Calvin produisait des psautiers qui contenaient des hymnes et des cantiques non tirés de la Parole de Dieu. De telles suppositions sont entièrement fausses et sans fondement, et n’expliquent pas comment Calvin aurait pu contredire ouvertement ses propres opinions publiées sur le sujet, tout en conservant sa crédibilité en tant qu’avocat de la psalmodie exclusive. Le fait est que Calvin n’a pas changé ses vues ni sa pratique entre 1542 et 1562 ; preuve en est la forme finale du Psautier de 1562. Au vu de ces évidences, nous pouvons constater que les Psaumes canoniques n’avaient pas seulement la place principale, mais la seule place dans la louange de l’église Genevoise du XVIe siècle.

Dans notre prochain article, nous examinerons le déclin de la psalmodie dans l’église Genevoise.

Dans tous les articles suivants, je reprendrai toujours les commentaires de Calvin sur la centralité et la primauté du culte pour la cause de la Réforme, que l’on trouve dans son grand traité Sur la Nécessité de Réformer l’Église :

Si l’on s’interroge sur ce qui fait que la religion Chrétienne a une existence permanente parmi nous et qu’elle maintient sa vérité, on trouvera que les deux éléments suivants, non seulement occupent la place principale, mais comprennent sous eux toutes les autres parties, et par conséquent toute la substance du Christianisme, à savoir, une connaissance, premièrement, du mode de culte par lequel Dieu est dument adoré et, deuxièmement, de la source par laquelle s’obtient le salut. Lorsque ces éléments sont dissimulés, même si nous pouvons nous glorifier du nom de Chrétiens, notre profession est vide et vaine.

Je sais combien il est difficile de persuader le monde que Dieu désapprouve tous les modes de culte qui ne sont pas expressément sanctionnés par Sa Parole. La persuasion opposée qui s’attache à eux, étant ancrée, pour ainsi dire, dans leurs os et leur moelle, est que tout ce qu’ils font possède en soi une sanction suffisante, à condition qu’ils fassent preuve d’une sorte de zèle pour l’honneur de Dieu. Mais puisque Dieu ne considère pas seulement comme inutile, mais qu’il abomine aussi clairement, tout ce que nous entreprenons avec zèle pour Son adoration, si cela est contraire à Son commandement, que gagnons-nous à suivre une voie contraire ? Les paroles de Dieu sont claires et distinctes : ‘L’obéissance vaut mieux que le sacrifice’. ‘C’est en vain qu’ils m’honorent, en enseignant des préceptes qui sont des commandements d’hommes’ (1 Sam. 25:22 ; Matt. 15:9.) Tout ajout à Sa parole, surtout dans cette matière, est un mensonge. Un simple ‘culte volontaire’ est une vanité. C’est la décision, et quand le juge a décidé, il n’est plus temps de débattre.

L’article original est disponible ici.

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